Claire Giraud-Labalte was invited by the Belgian Presidency of the EU to speak at the Conference “Cultural heritage: a resource for Europe. The benefits of interaction” on December 9th 2010 in Bruges. The Conference gathered more than 200 participants and resulted in the “Bruges Declaration”, presented by the Flemish Minister for Immovable Heritage, Geert Bourgeois.
Comment le concept de “patrimoine” a-t-il évolué au cours des dernières années ? Quelles activités clés ont permis cette évolution ?
Nous sommes passés d’un intérêt pour des monuments historiques isolés (vestiges de l’Antiquité, châteaux et églises principalement), intérêt qui s’est développé tout au long du XIXème siècle en Europe, au « tout patrimoine ».
International, le mouvement d’extension s’est accéléré dans les années 1970 qui sont marquées aussi bien par le choc pétrolier (1973) que par la Convention UNESCO pour la protection du patrimoine mondial culturel et naturel (1972), l’Année européenne du patrimoine architectural (1975). D’autres grands textes suivront qui amplifient cette inflation patrimoniale : la Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel (2003), celle pour la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles (2005), et la Convention de Faro, Convention-cadre du Conseil de l’Europe sur la valeur du patrimoine culturel pour la société (2005).
On utilise le terme « Heritage » en Anglais et désormais le terme « patrimoine » en France pour désigner un champ d’étude de plus en plus vaste : œuvres insignes – architecturales, artistiques, littéraires – ou témoignant de tous les aspects de la vie quotidienne, en milieu rural ou urbain, depuis la Préhistoire jusqu’à une période de plus en plus récente, la nature modifiée ou non par l’homme, et sous l’appellation de « patrimoine immatériel » les pratiques, les lieux de mémoire, la gastronomie, etc. En somme peut être considéré comme patrimoine au sens d’un héritage assumé et à transmettre, l’ensemble évolutif des éléments matérialisant les relations individuelles ou collectives qui impliquent des êtres humains, leur environnement, leurs activités et leurs aspirations.
L’évolution de la notion de patrimoine résulte d’un fort investissement de la société civile à travers les associations, conjugué à une intervention affirmée de l’Etat et des collectivités dans certains pays comme la France. Parmi les activités qui ont favorisé ce mouvement, signalons l’inventaire du patrimoine, « de la cathédrale à la petite cuillère ». Cette impressionnante aventure scientifique, réalisée par des professionnels et des bénévoles, vise à recenser, étudier et aussi faire connaître ce patrimoine qu’il soit ou non juridiquement protégé.
Favoriser l’accès du public renforce également la prise de conscience patrimoniale. Les « Journées européennes du patrimoine », instaurées en 1991 par le Conseil de l’Europe avec le soutien de l’Union européenne sur le modèle des « Journées portes ouvertes dans les monuments historiques » créées en France en 1984, manifestent clairement cet effort en proposant un rendez-vous annuel qui permet au citoyen de « faire ses Pâques culturelles ».
Notons enfin la création de formations à différents niveaux (techniciens, managers, conservateurs etc.) qui doivent répondre à l’émergence de nouveaux besoins dans un secteur qui crée de nombreux emplois publics et privés, très diversifiés. L’ENCATC avec plusieurs réseaux internationaux est directement concerné par ces questions.
Notre patrimoine culturel est-il en péril ? A quels défis doit-il faire face?
Des menaces de toute nature pèsent constamment sur le patrimoine culturel. Aux risques naturels (érosion, inondation, tremblement de terre), s’ajoute l’action volontaire ou non des hommes (abandon, transformation, destruction lors d’un conflit, vandalisme, manque de soins faute de moyens financiers, techniques, humains).
Le patrimoine est aussi confronté à d’autres dangers moins visibles, plus pernicieux : fréquentation excessive et mal régulée des visiteurs, perte de l’usage (édifices cultuels, outillage traditionnel), instrumentalisation et « marchandisation » de sites patrimoniaux, conflit d’usage et d’intérêt (gentrification des quartiers anciens), mesures budgétaires drastiques en période de crise.
En outre l’engouement patrimonial qui semblait connaître une croissance inéluctable donne des signes de fléchissement. Le patrimoine en effet, dont la conservation mobilise en Europe des milliards d’euros, est souvent perçu comme une charge écrasante plutôt que comme une source d’activités. Sa place dans une société en pleine mutation est d’autant plus déstabilisée que le patrimoine perd son sens pour de nombreux citoyens, ceux qui sont en difficulté et les jeunes en particulier. Quels sacrifices une collectivité est-elle donc prête à consentir pour entretenir et valoriser ce bien commun et pour transmettre sa forme et son sens aux générations futures ?
Comment le patrimoine contribue-t’il au développement économique, écologique ou culturel ? Quelles actions pourraient être menées pour mieux tirer profit du patrimoine ?
La richesse et la diversité du patrimoine caractérisent l’Europe et l’intérêt multiple qu’il représente pour la société contemporaine doit être reconsidéré et ré-affirmé au niveau national et européen. Si, par certains aspects, le patrimoine réclame un traitement spécifique (législation, protection, conservation), il est indissociable des autres domaines de l’action politique et privée comme l’aménagement du territoire et le développement local, l’environnement et la communication, l’économie et le tourisme, l’agriculture et l’artisanat, la recherche et la formation. Isoler le patrimoine de la vie courante en patrimonialisant à l’excès des éléments de notre environnement, les petits commerces par exemple, contribue à le dévitaliser au lieu de le revitaliser.
Le patrimoine, tout comme la culture, est l’un des atouts incontestables du développement régional, créateur d’activités économiques et d’emplois : tourisme, restauration du patrimoine, attractivité d’un territoire. Il tient sa place dans la qualité de vie des citoyens européens qui ont conscience de la valeur souvent unique et irremplaçable de leur environnement. Il joue un rôle important dans l’éducation et l’ouverture des jeunes à la trajectoire des sociétés, au monde qui les entoure, à l’Europe et à son avenir.
Les exigences de sa valorisation sont en adéquation avec les principes du développement durable et, de ce point de vue, l’étude contextualisée de notre héritage culturel est riche d’enseignement pour notre avenir. Il ne s’agit pas de vivre au passé mais de mieux comprendre les systèmes à l’œuvre pour s’en inspirer et inventer des solutions adaptées à notre environnement (propriétés écologiques de plantes ou de matériaux ; gestion des fleuves et des conflits d’usage, etc.). Pour illustrer ce propos, je prendrai l’exemple de l’abbaye de Fontevraud en Val de Loire (France), centre culturel européen de rencontre, qui propose pour la 3ème année de vivre quelques jours à l’heure de « La Cité idéale » dans cette cité monastique.
La révolution numérique est-elle un obstacle ou une opportunité pour notre patrimoine culturel ?
La numérisation du patrimoine culturel est un moyen d’accès privilégié à la culture pour un large public ; elle s’inscrit dans les objectifs retenus par la Commission européenne de construire une bibliothèque numérique européenne, Europeana, point d’accès multilingue à tous les contenus culturels du patrimoine et de la création contemporaine (archives, bibliothèques, musées, services patrimoniaux, audiovisuel…) répartis en Europe. Ces opérations complexes exigent une analyse concertée du cadre technique, juridique, économique. L’ère du numérique ouvre de formidables perspectives pour la recherche, la formation, le tourisme culturel et la médiation, le développement régional à la condition toutefois de ne pas subordonner la finalité au moyen et de traiter avec beaucoup de rigueur le contenu culturel.
Accompagnons donc l’essor du virtuel sans succomber au chant des sirènes, tirons-en le meilleur pour mieux faire comprendre le patrimoine aux citoyens et, pour rétablir l’équilibre, développons parallèlement pour le public des expériences concrètes et sensibles.
Qu’apporte la Déclaration de Bruges au patrimoine ?
Le 9 décembre 2010, la Présidence belge du Conseil de l’Union européenne a organisé à Bruges une conférence intitulée : « Patrimoine : une ressource pour l’Europe ». L’accent a été mis sur les interactions avec les autres domaines politiques et sur les avantages qu’il y aurait à les rendre plus visibles et à les optimiser.
Dans sa « Déclaration de Bruges », la Présidence belge s’engage à constituer un groupe de réflexion international qui aura pour mission de créer une « plate-forme européenne ». Ce vaste espace d’échanges devra rassembler dans tous les secteurs concernés, les mesures et les expériences touchant directement ou non au patrimoine, les analyser et développer la synergie pour mieux intégrer le patrimoine dans les politiques générales européennes. Cette initiative m’invite à rappeler la Convention de Faro (Conseil de l’Europe, 2005) qui exprime « le principe selon lequel la conservation de ce patrimoine n’est pas une fin en soi mais a pour objet de contribuer au bien-être des personnes et à des attentes plus larges de la société ». A nous aussi d’emboiter le pas !

